Le terinfoute

Avez-vous remarqué qu’une nouvelle unité de mesure des surfaces s’est répandue depuis quelques années ? Les journalistes ne parlent plus en hectares, mais en “terrains de football”. Déjà normalisée sur les chaines grand public, cette magnifique unité est même maintenant utilisée par les journaux de France Culture et d’ARTE…

Le système métrique est pourtant enseigné dans toutes les écoles de la République. La révolution nous avait, au sein de ce système, apporté l’are, comme « la mesure républicaine de superficie pour les terrains, égale à un carré de dix mètres de côté » et son multiple, l’hectare, égal à un carré de 100 m de côté, soit 10 000 m².

Ce beau système métrique, devenu la référence en tant que “Système international d’unités” nous avait donc débarrassé des coudées, lieues et autres sétérées qui changeaient selon l’époque ou le lieu…

Mais que vaut un “terrain de football” en mètres carrés ? Eh bien, on est de retour à l’Ancien Régime, puisque la réponse est : “ça dépend”.

Selon les règlements de la Fédération International de Football (FIFA), la longueur de la ligne de touche d’un terrain de football doit être comprise entre 90 m et 120 m, et sa largeur, la ligne de but, entre 58 m et 90 m… soit une unité de mesure qui vaut entre 5 220 et 10 800 m². Du simple au double ! Même dans le cas des matchs internationaux, les mesures vont de 100 m à 110 m pour la longueur, et de 64 m à 75 m pour la largeur… soit de 6400 à 8 250 m². La FIFA donne, finalement, une moyenne pour le terrain de football de 7 266 m²…

Dans quelques siècles, on se demandera peut-être d’où est venue cette mesure des surfaces en “terinfoute”. On se demandera aussi pourquoi, au début du deuxième millénaire, on a remplacé le système métrique par des unités de mesure aussi imprécises que ce terinfoute, mais aussi le cétrocho ou le avudné.

Pourquoi ? Parce que certains ont décidé qu’il fallait parler aux gens comme à des idiots.

 


Addendum

Sur Facebook, un commentaire est revenu plusieurs fois, à savoir que le terinfoute est plus simple, plus accessible, plus visualisable. C’est exactement ce qui me gêne : À un moment, on a présupposé que les gens ne comprenaient ou ne visualisaient plus les mesures apprises à l’école, et on a décidé de leur parler, à tous, comme à des imbéciles incapables de faire le moindre effort. Résultat, en effet, aujourd’hui, l’hectare, ou autres mesures fiables et claires, ne risquent plus d’être comprise vues qu’elles ne sont plus utilisées que par des spécialistes…

C’est avec ce genre de processus, appliqués à tous les champs, qu’on participe à l’abêtissement d’une population. Si on parle en permanence aux citoyens comme s’ils étaient idiots, et il y a de fortes chances qu’ils le deviennent.

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Jeu des sept erreurs, pardon, horreurs

Un ami a partagé une photo d’immeubles biscornus typiquement parisiens. J’ai voulu lui montrer où cela se trouvait, car cette vue, j’ai eu plaisir à l’admirer tous les jours en sortant de chez moi à la fin des années 90. En allant sur Google Maps, j’ai eu un étrange sentiment. Quelque chose clochait…

Après vérification, c’est devenu évident. Cette carte postale pittoresque a tout simplement été massacrée entre temps. Vu les dates des travaux qu’on peut voir sur Google Maps, vers 2008, le bâtiment vert a été relevé d’un bon mètre à partir du dessus de la fenêtre du premier étage. Déjà, ce mur aveugle est très laid et ne correspond à rien en termes d’architecture. Mais en plus, cela a gommé le différentiel de hauteur entre les deux maisons qui faisait une bonne partie du charme de la vue…

On est juste en face de Notre-Dame, il a donc fallu que non seulement la Ville de Paris, mais aussi probablement les Monuments historiques donnent leur accord à cette horreur. Résultat, de la fausse architecture “authentique”. La disneylandisation de Paris n’en finira-t-elle donc jamais ?

PS : Valérie et moi passons devant cet endroit, mais en vue opposée, dans Abymes tome 3, notre autobiographie décalée.

Bonne année 2019

Le 21 juillet 1969 , un homme posait pour la première fois le pied sur la Lune. En pleine guerre froide, la compétition entre l’URSS et les USA avait permis en moins de deux décennies de passer des tous premiers missiles balistiques inspirés des V2 de l’Allemagne nazi à de gigantesques fusées civiles.

Le projet Apollo, c’est un budget cumulé de plus de 18 milliards de dollars de l’époque, environ 150 milliards d’aujourd’hui. Au plus fort du programme, 400 000 personnes travaillaient pour la NASA, qui consommait à elle seule 4,5% du budget fédéral des USA. Le projet Apollo, c’est 17 lancements de fusées Saturn V, dont 6 des 7 derniers vols ont été se poser sur la Lune. Le projet Apollo, c’est donc 12 astronautes qui ont pu fouler le sol lunaire et en ramener 382 Kg de roches qui enchantent depuis les laboratoires et musées du monde entier. C’est 3 réflecteurs posés sur ce sol lunaire qui permettent encore aujourd’hui de mesurer la distance qui nous sépare de notre satellite avec un simple laser.

Et pourtant, lentement, a commencé à monter la rumeur que tout cela n’aurait pas eu lieu. Que les images télévisées des hommes sur la Lune étaient réalisées en studio. Que tout n’était qu’une gigantesque conspiration aux buts variés et aux contours protéiformes. Au début, on se disait que ce déni venait d’une rupture de confiance  d’une partie des Américains envers leur gouvernement fédéral, en particulier depuis qu’ils avaient découvert les pratiques obscures de la CIA, du complexe militaro-industriel et même de leur président avec l’affaire du Watergate. Aujourd’hui, cette défiance s’est mondialisée : en 2018, un sondage de l’IFOP révélait que 16% des Français doutaient que les Américains aient jamais marché sur la Lune.

C’est toute la science voire la rationalité qui sont maintenant menacées par cette vague de rejet. Tous les faits ou preuves scientifiques peuvent se retrouver contestés comme si c’était juste des opinions parmi d’autres. Sachant que toutes les études montrent que ce rejet est particulièrement marqué pour les plus jeunes générations. En 2018, en France, près d’un sondé sur dix était d’accord avec l’affirmation « il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école ».

Si nous avons un souhait pour l’avenir, c’est que la défiance, légitime, envers les autorités ne tourne pas à l’obscurantisme généralisé. Car, contrairement à ce que pensent ceux qui doutent de tout, ce n’est pas leur liberté de penser qu’ils défendent, mais un grand fatras sans queue ni tête qui ne peut que profiter à ceux qui sauront en abuser : les systèmes totalitaires, les seigneurs de guerre, les intégristes religieux de tous bords… Bref, à tous ceux qui exigeront, eux, que nous nous soumettions vraiment à une seule et unique vision du monde : la leur.

Alors, en ces 50 ans des premiers pas de l’humanité sur la Lune, souhaitons-nous une bonne et rationnelle année 2019 !

Denis Bajram & Valérie Mangin

Autofichage politique

Dans les années 70, on avait pris conscience qu’avec l’informatique, les citoyens pouvaient être fichés comme jamais, et que ce fichage était dangereux pour les libertés collectives et individuelles. En 1978, on vota la Loi relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, et la CNIL fut créée.

Quarante ans après, cette loi, et les directives européennes qui ont suivi, nous protègent toujours d’un fichage abusif. Cela veut dire, entre autres que personne n’a le droit d’utiliser des scripts informatiques pour parcourir les réseaux sociaux afin d’établir des fichiers sur les citoyens, en particulier des fichiers sur leurs opinions politiques, religieuses ou philosophiques. Heureusement, car la plupart des gens y donnent de quoi savoir assez précisément qui ils sont et ce qu’ils pensent.

Je viens de découvrir un groupe Facebook qui a été créé le 27 novembre par des gilets jaunes avec la volonté de se compter. Le principe est simple, il suffit à tout un chacun de s’inscrire dessus pour faire monter le compteur. En quatre jours, au moment où j’écris, le groupe a déjà 1 423 440 membres (même s’il en annonce par image 2 200 000 gilets jaunes, je ne sais pas sur quel principe).

Ce groupe est public, donc la liste de ses membres est publique. N’importe qui peut donc, avec une simple recherche, savoir si quelqu’un se revendique gilet jaune ou pas. N’importe qui peut savoir qui est gilet jaune parmi ses amis, ses clients, ses relations de travail. On peut même en un clic voir lesquels de ses amis Facebook sont gilets jaunes…

De plus, il est facile, techniquement, de récupérer cette liste des gilets jaunes. Ce sont donc déjà près d’un million et demi de citoyens qui se sont auto-fichées “politiquement” et ont offert ce fichier à qui le voudra. Ce fichier d’opinion étant déclaratif et public, il est a priori aussi légal qu’il est libre d’utilisation…

Il va vraiment falloir que les citoyens comprennent mieux les enjeux de la société de l’information, autrement ils vont continuer de fabriquer eux-mêmes les armes contre leurs propres libertés.


Addendum

On me fait remarquer que n’importe qui peut être ajouté à ce groupe sans qu’on ne lui demande rien. En parcourant la liste de ses membres, on voit que c’est très souvent le cas. Ce groupe mixe donc à la fois des membres qui se sont auto-fichés et des citoyens qu’on a fichés de manière totalement illégale et sur aucune base. Charmant.


Addendum

Finalement, ce 19 janvier, il n’est plus possible d’inscrire quelqu’un malgré lui dans un groupe Facebook. Les nombreux utilisateurs (dont moi) qui réclamaient ce changement depuis des années à Facebook ont enfin été entendus.

Et cela à eu des conséquences sur le groupe des comptage des gilets jaunes dont je parlais : Il est passé de 2,8 millions à 1,8 millions de membres juste en retirant tous ceux qui avaient été inscrits par un tiers et n’avaient jamais participé. Ça en faisait des gens désignés comme gilets jaunes malgré eux. Et le problème est exactement le même si on est, malgré soi, désigné comme macroniste, nationaliste, communiste, échangiste ou amateur de saucisse fumée du Pérou…

On peut même se demander si ce type de fichage politique public forcé n’a pas joué dans cette décision de Facebook. La société américaine prenait sans doute un trop gros risque légal à laisser faire…

Manifestons-nous !

La démocratie est un bien commun fragile. Il faut des longues années de luttes, et souvent de nombreuses victimes, pour obtenir des droits qui semblent pourtant relever de la plus grande banalité quelques décennies après. Hélas, il faut beaucoup moins de temps pour perdre ces droits.

Le pouvoir, quel qu’il soit, aime le pouvoir. Il a toujours tendance à vouloir le conserver voire à l’accroitre. Plus il est faible, plus il est incompétent, plus il devient paranoïaque, plus il ne lui reste que l’usage du pouvoir pour prouver qu’il a le pouvoir. Une des plus vieilles méthodes du pouvoir pour détourner le regard de ses buts réels, de ses turpitudes ou de son incompétence est de designer des boucs émissaires. Il est très facile, hélas, d’instrumentaliser la peur d’un ennemi extérieur ou intérieur, réel ou supposé. Plus la menace est forte, qu’elle soit vraie ou non, plus un pouvoir obtient de suspendre l’état de droit, plus il peut renforcer son propre pouvoir.

Il y un an, une enquête d’Amnesty dénonçait les atteintes au droit de manifester en France sous le précédent gouvernement. Aujourd’hui on découvre que des sbires employés à l’Élysée et dans le parti du nouveau président, portant brassards et insignes de police en toute illégalité, se permettaient de jouer au petit milicien pendant la manifestation du 1er mai sans qu’un seul policier autour d’eux ne pense à les en empêcher.

Le droit de manifester est déjà sévèrement contrôlé par la loi en France. Aujourd’hui, comme le montrait l’enquête d’Amnesty, il est réprimé dans les faits. En instrumentalisant les lois anti-terroristes. En utilisant le moindre prétexte pour avoir un recours excessif à l’usage de la force. En s’en prenant aux journalistes qui auraient la mauvaise idée de vouloir rapporter ses violences. Ces débordements sont tellement entrés dans les mœurs du pouvoir que maintenant il lui semble presque normal que ses petits copains aillent se défouler sur les manifestants.

La démocratie est un bien commun fragile. J’ai déjà plusieurs fois écrit contre l’état d’urgence permanent, maintenant, hélas, inscrit dans nos lois. Si, par dessus, nos gouvernements successifs arrivent dans les faits à réduire le droit de manifester, il ne faut pas douter qu’ils s’en prendront ensuite au droit de grève, à l’indépendance de la justice, à la liberté d’expression, s’ils n’ont pas déjà commencé…

La démocratie est un bien commun fragile. Il va falloir maintenant que, nous, démocrates, nous défendions le droit de manifester. Il va falloir que nous allions manifester systématiquement pour le simple fait de renforcer ce droit à manifester. Il va falloir que nous documentions systématiquement les violences. Il va falloir que nous portions systématiquement plainte. Manifestons-nous !

La gratuité se paye toujours

Un site que je lis souvent a été contacté par l’AFP qui lui réclame 300€ pour avoir utilisé une photo d’un auteur japonais sans en avoir le droit ni les droits. C’est un site de passionnés, tous bénévoles, bref qui ne génère pas de cash. Son fondateur a bien dû payer, et se pose la question de ne plus jamais publier que des images libres de droits. Ce qui limite évidemment beaucoup sa capacité à illustrer les articles.

L’ambiance est en train de se durcir côté ayant-droits. Pourquoi ? Le principe de base est simple : les artistes-auteurs doivent pouvoir vivre de leur travail. Et aujourd’hui ça devient extrêmement difficile, en partie parce que tout le monde se permet de publier leur travail gratuitement. Et certains journaux ou grands médias rechignent de plus en plus à remplir leur obligations (Canal + a arrêté de payer les droits d’auteurs depuis des mois, allant au bras de fer avec les sociétés d’auteurs)

Précisons que publier une image d’un créateur, même sans en faire le commerce, n’est pas du tout neutre : cela va lentement et sûrement la banaliser, lui ôter sa rareté, ce qui fera que livres, journaux ou documentaires ne l’achèteront plus.

Les géants du web, les GAFA, Facebook en tête, nous ont habitués à publier tout et n’importe quoi sans se poser la question de savoir à qui ça appartient. C’est une importation du fair use américain qui permet en effet d’utiliser dans certaines conditions les textes ou images des autres. Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que cette gratuité des contenus permet d’alimenter ces plateformes qui elles, gagnent beaucoup d’argent sur le dos du travail des autres. Elles font de l’argent sur votre dos ou le mien quand nous faisons un statut, et sur le dos des artistes quand vous ou moi postons leurs images. Ces plateformes arrivent pour l’instant à ne pas payer les artistes-auteurs comme elles arrivent à ne pas avoir à payer les impôts qu’elles devraient à nos pays. Les milliards que valent les GAFA sont clairement sortis de nos poches à tous. Ce sont des hôpitaux et des crèches que nous n’avons pas construits, des emplois que nos pays n’ont pas créés. Participer de cette culture de la gratuité en niant le travail des autres, c’est bien avoir cette attitude de prédateur. C’est participer à construire un monde dans lequel, rapidement, vous ne serez plus payés non plus. Ou mal payés, juste assez pour que vous ne fassiez pas la révolution et continuez à nourrir les vrais gagnants de la “gratuité”.

Voilà, ce n’est vraiment pas simple. Mais il est important de se rappeler que quand on ne veut pas payer le travail des autres, c’est probablement soi-même qu’on appauvrit à terme.


Addendum

Cette note a fait parler ! Il va sans doute falloir que pour la Bande Dessinée, les organisations d’auteurs, d’éditeurs et de critiques se mettent autour de la table pour écrire un code des bons usages permettant de définir ce qui est et ce qui n’est pas une “citation” légitime. Qu’on mette au point des règles simples qui éviteraient l’actuelle incertitude juridique. Je vais en discuter avec les uns et les autres pour voir si ça aurait du sens pour eux.

 

Le jour où la France s’arrêta

Connaissez-vous la prospective ? Elle consiste non pas à prévoir précisément l’avenir, mais à réfléchir à des futurs possibles pour notre société. Elle est censée aider à prévoir les risques et à prendre des décisions stratégiques. Depuis des décennies, je pratique cet exercice de pensée en tant qu’auteur de science-fiction, mais aussi en tant que professionnel du livre qui pense l’avenir de l’édition.

Hier et aujourd’hui

Je me souviens qu’au début des années 2000, j’avais tenté d’alerter mes collègues auteurs, mais aussi les éditeurs que je connaissais, d’un gros risque de surproduction de livres. Chaque année, de plus en plus de titres paraissaient, de nouveaux éditeurs se lançaient dans l’aventure, de plus en plus d’auteurs pouvaient publier. Il paraissait évident que ce formidable dynamisme créatif et éditorial allait finir par saturer les librairies. Il paraissait tout aussi évident que la plupart des auteurs allaient voir leur part du gâteau se réduire avec tous ces confrères en plus : le gâteau, c’est-à-dire le porte-monnaie des lecteurs, n’est pas extensible à l’infini… Je me souviens que j’avais pourtant récolté, au mieux, de l’indifférence, mais le plus souvent des réactions assez goguenardes. On était en pleine euphorie dans la bande dessinée, et dans pas mal d’autres secteurs éditoriaux…

Le temps m’a hélas donné raison. Le chiffre d’affaires de l’édition oscille depuis 30 ans entre 2,4 et 2,8 milliards (en euros constants). Quant au nombre de nouveautés publiées, il a doublé, en gros, tous les 20 ans pour atteindre les 80 000 titres aujourd’hui. En bande dessinée, le nombre de titres a plus que quadruplé depuis l’an 2000, passant de 1 100 à plus de 5 000 aujourd’hui.

Cette croissance des titres s’est accompagnée, comme prévu, d’une paupérisation croissante des auteurs. Elle a, en échange, permis à plus d’auteurs de publier des travaux très variés. En bande dessinée, nous avons connu un véritable âge d’or créatif. Mais même cette explosion créative a atteint ses limites : la dégradation des conditions de vie de la très grande majorité des auteurs ne peut pas ne pas rester sans conséquence sur la qualité de leurs œuvres. Les auteurs acceptent de plus en plus de compromis créatifs, des commandes d’éditeurs inadaptées, ils acceptent de plus en plus souvent de faire des livres qui ne leur ressemblent pas. Beaucoup se perdent dans des petits boulots en parallèles, qui les éloignent de leur travail créatif. Et, avouons-le, beaucoup trop se retrouvent à devoir bâcler de plus en plus. Pourquoi ? Tout simplement pour produire plus, vu que chaque titre rapporte de moins en moins. Tout ça pour tenter de maintenir leur petit bateau juste au-dessus de la ligne de flottaison.

Et c’est précisément ce moment que choisit l’État pour charger la barque des auteurs. Au risque de la faire couler brusquement. Il faut dire qu’à la fin des années 70 ce même État leur avait fait un beau cadeau en créant l’AGESSA, un régime de sécurité sociale adapté à leurs difficultés. L’idée était simple : des prélèvements sociaux seraient perçus sur tous les droits d’auteurs pour que les créateurs qui n’avaient pas une sécurité sociale puissent s’affilier. Car la grande majorité des auteurs ont en fait déjà un travail, vu qu’ils ne veulent ou ne peuvent pas vivre de leurs seuls droits. Aujourd’hui, sur 55 000 auteurs de livres qui cotisent, seuls 2 500 sont réellement affiliés à l’AGESSA. Beaucoup ont sans doute une profession en parallèle. Mais beaucoup d’autres n’ont en fait pas du tout de sécurité sociale : pour être affiliés, leurs revenus d’auteur doivent dépasser un seuil assez modeste, en gros la moitié d’un SMIC brut annuel. Hélas, trop d’auteurs, pourtant à plein temps, n’arrivent plus à gagner cette faible somme aujourd’hui.

En 2014, déjà, une très importante hausse de la retraite complémentaire des auteurs, le RAAP, avait fait tanguer leur barque, et en avait noyé quelques-uns. C’est à ce moment que Benoit Peeters, Valérie Mangin et moi avions créé les États Généraux de la Bande Dessinée en parallèle à la mobilisation du SNAC BD. Nous avions lancé une grande enquête à laquelle près de 1500 auteurs avaient répondu. Elle avait révélé une situation encore plus détériorée que nous l’avions craint. Et une tendance très nette à la baisse des revenus.

Mais cette explosion des cotisations de retraite complémentaire n’était que le début. En 2017, nous découvrions que la hausse de la CSG n’était pas compensée pour les auteurs et artistes comme elle devait l’être pour tous les actifs de ce pays. Après des mois de luttes, nous avons obtenu une promesse de compensation, mais ses modalités techniques ne sont toujours pas définies… À croire qu’il n’y a aucune urgence à éviter une perte de presque 1 % de revenu à une population déjà très précaire…

Pour 2019, le pire reste à venir. Quid du prélèvement à la source ? Les auteurs ont des revenus très aléatoires, assez imprévisibles, et parfois versés une seule fois par an. Ils auraient besoin d’un système spécifique pour que le payement de l’impôt ne grève pas leur trésorerie déjà souvent en grande difficulté. Enfin, en 2019, c’est aussi les régimes spécifiques de sécurité sociale des auteurs et des artistes que l’État démantèle, en transférant le plus gros de l’activité à l’URSAFF.

Le plus effrayant est que l’État impose sa feuille de route comme si les auteurs n’étaient pas déjà en grande difficulté. Les organisations d’auteurs et d’artistes qui réclamaient une concertation sur le dossier de la sécurité sociale depuis 5 ans ont découvert un projet déjà tout ficelé. Il faut réaliser que les métiers d’auteurs et d’artistes sont multiples, spécialisés et chacun très particulier. Les équilibres sont, déjà à la base, extrêmement précaires. Avec une évidente méconnaissance des spécificités de nos métiers, les pouvoirs publics réforment à la hache sur des bateaux qui prennent déjà trop souvent l’eau…

Toutes les organisations d’auteurs ont donc convoqué des États Généraux du Livre. Ils ont convié le Président de la République, le Premier ministre, la ministre de la Culture et celle des Affaires Sociales à venir expliquer pourquoi ils refusent toute concertation aux auteurs sur des reformes qui les concernent au premier chef, et sur lesquelles seuls les auteurs et artistes ont une expertise évidente. Le gouvernement a préféré répondre par la politique de la chaise vide.

La pression médiatique et celle sur les réseaux sociaux ont tout de même abouti à une mission interministérielle. Mais il est très tard, tout semble avoir été décidé, et janvier 2019 est dans six petits mois… Il paraît très difficile de faire comprendre à l’État qu’il faut tout suspendre pour prendre le temps de construire une bonne réforme.

Demain, si ce n’est aujourd’hui

Revenons à la prospective. Projetons-nous dans l’avenir. Suivons le chemin sur lequel nous sommes engagés. Écrivons un des scénarios probables en partant du fait que l’État impose donc des réformes inadaptées aux auteurs et aux artistes.

Parmi tous ceux pour qui la hausse de la retraite complémentaire avait déjà été la voie d’eau de trop, beaucoup passent sous la ligne de flottaison : problèmes de trésorerie, recouvrements en augmentation… Certains arrêteront, s’ils en ont la possibilité. Ce sont en général les auteurs qui ont eu un petit succès et qui peuvent se recycler ailleurs. Il y a toujours des admirateurs pour leur confier du travail dans l’industrie culturelle du cinéma, du jeu vidéo. Ou bien ils deviennent directeurs de collection ou professeurs en école d’Art.

Mais il n’y aura pas de place pour tout le monde, surtout pour ceux pour qui le métier était déjà ingrat. Tous ceux qui font ça depuis 15 ou 20 ans n’ont d’autre choix que de continuer comme ils le peuvent. Ils s’accrochent à leur petit bateau devenu radeau. Ils travaillent encore plus, cassent encore plus leurs prix pour trouver des projets. C’est ça ou le chômage, à part que les auteurs n’y ont pas droit, au chômage. C’est donc ça ou le RSA.

Tirées vers le bas par l’offre, les avances sur droits continuent donc à diminuer. Les jeunes auteurs qui arrivent acceptent ces conditions de plus en plus mauvaises. Il faut dire que pour pouvoir tenir son premier livre avec son nom sur la couverture, on est souvent prêt à tous les sacrifices. Pour pouvoir continuer aussi. C’est la métaphore de la file d’attente : quand on arrive, il y a une longue file, mais on se dit que ça vaut le coup. Plus on reste dans la file, plus on se dit qu’on ne va pas quand même pas avoir fait tout ça pour rien. Même si le but semble ne pas assez se rapprocher, on continue… Pour beaucoup d’auteurs, la file d’attente sera simplement sans fin : le succès, qu’il soit critique ou commercial, ne viendra jamais couronner leur investissement. Ils se sont fait coincer par l’illusion initiale que la file d’attente ne serait pas très longue, que s’ils se donnaient à fond, ils obtiendraient bien une récompense pour tous leurs efforts à un moment ou un autre. De plus en plus se payent même des écoles d’Art privées en espérant atteindre plus vite le succès, alors que de fait ils ont investi une petite fortune dans une loterie où très peu gagneront.

Les éditeurs n’ont à ce moment aucune raison de s’opposer à ce mouvement. Eux-mêmes, pour pouvoir publier de plus en plus, ont réduit tous les coûts.

Et soudainement, à un moment, pour les jeunes qui rêvaient de devenir auteurs, cela va devenir évident que c’est une loterie quasiment ingagnable, qu’il ne faut pas aller dans cette file d’attente, que c’est trop dur et que les résultats sont devenus trop aléatoires.

Les plus « start-up nation » partiront prendre des postes dans l’industrie culturelle. L’édition y perdra sans doute les plus aptes à faire les best-sellers de demain. En plus, nul ne dit que les créateurs français, en particulier les dessinateurs, n’iront pas se réfugier dans les pays qui voudront bien leur offrir des perspectives. Les Français sont réputés pour leur créativité dans le monde entier : beaucoup préfèreront s’expatrier plutôt que de renoncer à leurs rêves. Enfin, la plupart de ceux qui resteront prendra un autre travail, et essayera de continuer à créer dans le cadre de ses loisirs, probablement sur Internet pour la plupart, et vers les plateformes de publication des géants américains. C’est ce qui se passe déjà en littérature, c’est ce qui attend les secteurs jeunesse et bande dessinée. En quelques années, on va passer d’un trop-plein de volontaires pour devenir auteurs professionnels à une pénurie.

Tous les secteurs de l’édition française qui sont aujourd’hui gavés à l’auteur pro pas cher vont devoir réapprendre à bricoler avec des créateurs peu disponibles. Il va quasiment devenir impossible de tenir des délais de parutions rapprochées pour un auteur, et de maintenir le système des séries qui a pourtant été si rentable dans la bande dessinée, par exemple, et auquel la série TV, le manga ou les auteurs young adults anglo-saxons ont habitué le public. De plus, la promotion reposant aujourd’hui déjà principalement sur les auteurs, il va aussi devenir de plus en plus en plus difficile de soutenir les lancements. Les best-sellers vont donc continuer à se faire de plus en plus rares. En plus, les maisons d’édition vont se retrouver à se battre pour les quelques auteurs qui trouveront le succès sur Internet comme elles se battent déjà aujourd’hui pour traduire les best-sellers étrangers. La rentabilité de la plupart des best-sellers en sera donc lourdement affectée.

Il est donc possible que l’édition entre à ce moment dans une crise digne de celle que les maisons de disques ont connue avec le piratage.

Il serait trop long de développer ici tous les scénarios possibles. Mais je n’en ai pas trouvé un seul qui ne soit pas au minimum pessimiste…

Après demain

Que se passera-t-il si les auteurs et l’édition française connaissent une crise majeure ? Il est à craindre qu’elle ne contamine toute l’industrie culturelle française, et même au-delà.

Il faut bien réaliser que dans le domaine des arts narratifs, le livre a un statut économique très particulier. Réaliser un film, une série TV, un jeu vidéo ou monter une pièce de théâtre, tout cela coûte la plupart du temps très cher. Le budget du moindre petit film indépendant est de 2 millions d’euros. Si on parle de plus en plus souvent en centaines de millions dans le cinéma, la série TV ou le jeu vidéo, dans l’édition, on parle modestement en dizaines de milliers d’euros. C’est normal, un livre, est réalisé par seulement quelques personnes et non par des centaines comme dans l’audiovisuel. Oui, l’économie du livre est très légère, cela explique qu’elle soit regardée avec un certain dédain parfois. Cette économie légère, voire low-cost aujourd’hui, a pourtant pour elle un énorme avantage : on peut y prendre des risques beaucoup plus facilement qu’ailleurs. On y laisse même encore souvent des auteurs faire un peu ce qui leur passe par la tête. Le livre est encore un grand lieu de liberté, d’invention et d’expérimentation. Il est devenu, de fait, le laboratoire de recherche et développement des grandes industries culturelles. Et on sait ce qui advient quand une société rogne sur la recherche et le développement : elle périclite rapidement.

Mais ce problème pourrait aller au-delà de l’audiovisuel. Les artistes sont autant menacés par les réformes que les auteurs. Quid de l’inventivité de notre industrie du luxe ? De l’automobile ? Et notre attractivité touristique ? Peut-elle survivre à un effondrement culturel du pays ? Bref, c’est toute la « french touch » économique qui vit des recherches menées à faible coût par les artistes et les auteurs. Nous sommes les premiers de cordée de toute cette réussite créative. Si nous tombons, tout le monde tombera avec nous.

Si aujourd’hui les éditeurs comme les pouvoirs publics ne comprennent pas le danger, s’ils continuent tous à agir comme si notre créativité pouvait résister à tous les coups, alors il y aura une catastrophe.

C’est déjà arrivé à d’autres pays. L’Italie était, toujours, un des pays les plus créatifs au monde dans les années 70. Fellini valait Hitchcock, le western mangeait des spaghettis, on lisait partout Moravia, Buzzati, Calvino, la bande dessinée italienne était la plus productive d‘Europe, c’est même là qu’on réalisait les aventures de Mickey et Donald. Où est passée cette Italie aujourd’hui ? Comment un si grand pays a-t-il pu être sorti aussi rapidement de la culture mondiale ?

La France n’est pas à l’abri d’un tel destin. Il faut en avoir pleinement conscience. C’est le seul moyen d’éviter un tel avenir. Je consacrerai un prochain texte à parler de ce qu’il faudrait profondément repenser pour inverser la tendance.

Évidemment, tout cela est très simplifié, c’est le principe de la prospective comme de l’anticipation de mettre le focus sur quelques éléments et de regarder comment ils se comportent dans le temps. La réalité est toujours bien plus complexe et chaotique. Mais les grandes tensions que je dessine dans ce texte sont déjà à l’œuvre. J’espère que l’avenir me donnera tort. Ne serait-ce que parce que nous aurons fait ce qu’il faut pour échapper à ce destin. Je ne voudrais surtout pas être celui qui aurait prédit le jour où la France s’arrêta.

Le camembert de Normandie en péril

[Ce statut risque de surprendre mes lecteurs BD]

Il y a presque deux ans, je parlais de la prise de contrôle de Graindorge par le groupe Lactalis. Je m’inquiétais de l’impact que ça aurait sur le Camembert AOP.

Les amoureux du vrai camembert peuvent être catastrophés. Le groupe Lactalis vient de racheter Graindorge, et donc l’excellente fromagerie de St-Loup de Fribois qui fabrique, entre autres, pour Levasseur, Domaine du Plessis, Graindorge… Rappelons que Lactalis est le groupe qui a transformé les fleurons AOP qu’étaient Lepetit et Lanquetot en camemberts industriels sans goût (et Jort, Carel, Orbec et compagnie ne s’en tirent pas tellement mieux sous sa tutelle). Allié à la coopérative industrielle Isigny, Lactalis avait même essayé de mettre fin à l’obligation d’utiliser du lait cru pour l’AOP camembert de Normandie.

Bref, on peut craindre le pire pour les camemberts de St Loup de Fribois. Restent donc Reaux (Lessay), Gillot (Saint-Hilaire-de-Briouze), Pré Saint-Jean (Gavray) et Durand (Camembert) si on veut échapper à l’ogre…

Je ne m’attarderai pas sur la récente contamination à l’Escherichia coli à la fromagerie Saint-Loup de Fribois, cela peut hélas arriver partout. Espérons juste que ce ne soit pas lié à des changements imposés par Lactalis, dont les manquements répétés dans l’affaire du lait infantile contaminé ne peuvent qu’inquiéter.

Aujourd’hui, on a confirmation qu’avec son allié d’Isigny, le poids du groupe Lactalis dans l’appellation d’origine contrôlée “camembert de Normandie” a fini par l’emporter. Fini le lait cru. Fini la louche. Petite compensation, l’AOP exige maintenant 30% de vaches de race normande, six mois de pâturage et l’interdiction totale des OGM, pratiques déjà bien majoritaires. Qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien une énorme baisse en exigence que d’abandonner le lait cru : il y aura avec ce changement dix fois plus de producteurs de lait compatibles avec l’appellation !

Quand au goût. Que dire. Comparer un fromage au lait pasteurisé (ou thermisé) à un fromage au lait cru revient à comparer un vin de table à un grand cru. Pour retrouver le goût du vrai camembert, il ne faudra donc plus se fier à la seule étiquette “AOP”, mais il faudra aussi vérifier qu’il est marqué “véritable”, “authentique” ou “traditionnel”, car c’est ainsi que seront nommés les vrais camemberts au lait cru dans la nouvelle appellation d’origine contrôlée. En multipliant les mots, l’AOP complique encore la vie du consommateur. Difficile de ne pas de penser que c’est fait pour totalement égarer les non spécialistes. Et pouvoir vendre du plâtre industriel camouflé en produit de terroir.


Addendum

Des députés normands se sont mobilisés pour sauver le vrai camembert :

La jungle et le zoo

Vous savez, vous devez vraiment décider où vous voulez vivre, si vous voulez vivre dans la jungle ou dans le zoo.

Si vous désirez la beauté, si vous voulez la liberté, la jungle est votre monde. Mais bien sûr, vous y êtes en danger, vous devez vivre avec des serpents, des requins, des tigres, des putois, vous savez, des moustiques et des sangsues.

Si vous voulez être en sécurité, vous devez vivre dans le zoo. Vous y êtes protégé. Si vous êtes un agneau, vous savez que le tigre ne vous attaquera pas. Vous savez que vous aurez un petit quelque chose à manger tous les jours ; c’est très bien. Vous devez travailler dur, mais vous vivez à l’abri derrière les barreaux. Et ce qui est merveilleux, c’est que de derrière ces barreaux vous rêvez de la beauté de la jungle. […]

Vous serez surpris du nombre de personnes qui préfèrent vivre dans le zoo. Ils ne sont pas prêts à payer le prix de la liberté. Ils pensent que la liberté doit être, en quelque sorte, obtenue sans effort, et même offerte, ce qui n’est jamais le cas, jamais.

Miloš Forman

Citation extraite (et traduite comme je le pouvais) d’une passionnante interview de 1997 disponible sur le site de la George Washington University :


Addendum

Je n’avais pas fait le lien avec la chanson Dans la jungle ou dans le zoo de Jean Ferrat, ni avec l’album du même nom paru en 1991. Cela aurait pu pourtant me faire comprendre qu’initialement cette métaphore parlait du capitalisme (la jungle) et du communisme (le zoo). Alors que je n’y avais vu qu’un questionnement sur la soumission dans notre société de consommation très organisée… Comme quoi…

I want to believe

Photo Marshall Henrie / Wikipedia

Je découvre à l’instant l’étrange mystère de l’astronaute de la cathédrale de Salamanque. En effet, dans un des décors sculptés de cette cathédrale gothique tardive on trouve l’image très précise d’un homme en combinaison spatiale. Comment est-ce possible ? Les maîtres maçons du XVIe siècle connaissaient-ils des vérités cachées sur les extraterrestres ? Ou avaient-ils été contactés par des visiteurs venus du futur ?

En fait, cet étrange mystère s’explique très simplement : en 1992, lors d’une importante restauration, des petits détails du genre ont été ajoutés par les sculpteurs pour signer le fait que ces parties étaient de la reconstitution moderne. Dans le genre, on trouve aussi un démon mangeant une glace à la crème.

En 1992… On peut se demander, vu l’explosion des théories complotistes, des fake news et autres vérités alternatives si un conservateur des monuments historiques pourrait encore se risquer à autoriser ça aujourd’hui. Vu le nombre de gens qui défendent à cor et à cri sur internet le fait que c’est vraiment une sculpture d’astronaute datant du Moyen-Âge, la réponse paraît, hélas, toute trouvée.