Le Blog

Aux armes, citoyen ?

Ce matin, j’ai répondu à France Culture au sujet de la Red Team que va créer le ministère des armées avec des auteurs de science-fiction pour nourrir ses capacités d’innovation. Pourquoi m’interroger moi, alors que le recrutement ne commencera qu’à la rentrée ? En fait, j’avais fait partie d’une première expérience du genre qui avait eu lieu, discrètement, pendant les Utopiales de Nantes, le grand festival de la science-fiction.

Je me souviens que, quand on m’avait proposé d’y participer, cela m’avait posé un vrai problème de conscience. La Marine venait nous chercher, moi et deux autres auteurs de SF, dans l’espoir, je cite, de « s’affranchir autant que possible des moyens habituels de la prospective ». Nous devions apporter dans ce petit groupe de travail mixte avec des officiers « la créativité de la SF ». Ça, je m’en sentais capable, d’autant plus que la guerre de demain, voire universelle, c’est clairement dans ma réflexion d’auteur. Et puis, avec un peu de chance, on allait enfin me construire le robot géant dont je rêvais gamin.

Plus sérieusement, je m’étais posé une vraie question : est-ce que j’avais envie, est-ce que j’étais même simplement prêt à travailler, même ponctuellement, avec l’armée de mon pays ?

D’un côté, l’étudiant des beaux-arts qui avait tout fait pour être réformé du service militaire me criait « Non, mais ça ne va pas ? Tu veux les aider à tuer des gens ? Et si par hasard, tu les aidais à faire émerger une idée qui s’avérerait meurtrière ? Genre bombe nucléaire, virus Ebola ou Terminator ? » Au-delà de cette angoisse viscérale, j’essaye depuis toujours d’éviter le conflit et la destruction, tentant, vainement souvent, de rassembler et de construire…  Il n’y a donc pas grande chose de pire pour moi que de prendre les armes, de partir en guerre, même intellectuellement…

De l’autre côté, à presque 50 ans, j’en ai fini avec un certain romantisme, voire un certain angélisme, et j’ai bien compris que nous n’avons pas que des amis autour de nous. Je ne suis pas prêt à dire : « OK, démantelons nos arsenaux et notre armée et, devant tant de bonne volonté, les autres vont s’incliner et faire de même. ». Je me suis donc demandé s’il n’y avait pas quelque chose de l’ordre du faux-cul à se laver les mains des questions militaires. Genre moi je suis monsieur propre, mais je compte quand même sur l’armée pour me défendre…

Comme c’était pour un seul atelier, une seule après-midi, j’ai dit oui. C’était le meilleur moyen d’éprouver la réalité de tous ces sentiments entremêlés. Et puis, bon, en quelques heures, je ne risquais pas de changer le destin de l’humanité.

J’ai bien fait d’y aller, ce fut passionnant, comme toujours quand on échange avec des gens très différents. Je me suis rendu compte qu’au-delà d’avoir des idées originales d’auteur de SF, le fait de pouvoir dessiner des schémas, voire des engins qui me passaient par la tête était un vrai plus pour mes interlocuteurs. J’ai découvert beaucoup de choses et rencontré des gens plus qu’intéressants. Bref, j’ai passé un bon moment. Et je n’ai eu à tuer personne.

Je suis sorti de cette rencontre sans avoir réussi à trancher dans mes sentiments très contradictoires. Je ne sais toujours pas si c’est la place ou le rôle d’un auteur de SF.

En fait, quelque part, ça rejoint ce que je vis dans la lutte syndicale en faveur des auteurs. Je ne suis pas, politiquement, un grand supporter du libéralisme économique, ni de l’actuel gouvernement. Mais, « en même temps », il faut bien réussir à travailler avec lui. Car si je ne devais travailler qu’avec les pouvoirs publics qui auraient exactement les mêmes valeurs sociétales et politiques que moi, je pourrais attendre longtemps…

Ceci est valable, en fait, pour l’ensemble de nos interactions. À un moment, il faut faire avec le réel, pas avec nos fantasmes.

Bref, quand j’étais plus jeune, j’étais un idéaliste qui se refusait à tout compromis. J’avais fière allure, j’étais bien drapé dans ma dignité, et je pouvais contempler le reste du monde avec les certitudes de celui qui croit connaître le bien et le mal. Depuis, j’ai compris que tout était bien plus compliqué. J’ai appris qu’il n’y avait rien de plus immobilisant que d’avoir peur de se salir les mains. J’ai compris qu’avancer, construire, faire, voire simplement exister ne pouvait se faire sans compromis. J’ai compris que vivre, pleinement, c’était accepter de se tromper. Souvent.

 

Sujet Red Team à 12 mn :

Réforme des retraites : les auteurs meilleurs avocats que les avocats

Aujourd’hui, je me suis fait une belle frayeur rétrospective. Hier, nous avons  obtenu un arbitrage très favorable aux artistes-auteurs dans les recommandations du Haut-commissaire pour la réforme universelle des retraites à venir. Or on découvre aujourd’hui que les représentants des avocats ont été beaucoup moins attentifs aux risques de cette réforme universelle :

Les avocats estiment être les plus menacés parmi les professions libérales: « Le doublement des cotisations retraite, de 14 à 28% provoquera notamment une hausse exponentielle du taux de charges des avocats, passant ainsi de 46 à 60% ». Source : Le Figaro

Depuis que je me suis aperçu pendant l’été 2017 que tout le monde nous avait oubliés dans la compensation de la CSG, j’ai compris une chose : nous ne pouvons compter que sur nous même. C’est pour ça que la Ligue des auteurs professionnels s’est créée, c’est aussi pour ça qu’elle s’est emparée très fortement du dossier de la réforme des retraites : si nous n’avions pas mobilisé toutes nos énergies pour faire comprendre au haut-commissaire, aux parlementaires et aux pouvoirs publics le risque pour la création, nous aurions nous aussi basculé à 28% de cotisations sociales…

Bref, les artistes-auteurs ont été meilleurs avocats de leur cause que les avocats…

Alors, auteurs, autrices, si ce n’est pas déjà fait, adhérez à la Ligue des auteurs professionnels : ligue.auteurs.pro

Les auteurs pris en tenaille

Depuis quelques jours, je ne sais pas quoi dire qui ne soit pas totalement négatif sur ce qu’on entend de la part des éditeurs mais aussi des libraires. Avec les États Généraux de la Bande Dessinée, nous avons essayé de créer un espace de discussion afin de faire comprendre à toute la chaîne du livre que ses différents maillons ne pouvaient continuer à faire comme si le premier, les auteurs et autrices, n’était pas en train de craquer. Au contraire, les déclarations d’éditeurs, d’organisateurs de salon ou de libraires se lavant les mains de ces problèmes se multiplient1 2, dans une sorte de moment de vérité : c’est comme ça, ma brave dame, on ne peut rien y faire…

Pour faire très court, les livres ne se vendent plus assez et ce serait donc aux auteurs de se débrouiller pour survivre avec des rémunérations de plus en plus faibles, ou d’en tirer les conséquences et d’arrêter. Pourtant, c’est très précisément le rôle des éditeurs, des diffuseurs qui leur appartiennent de plus en plus et des libraires de vendre les livres. On pourrait se dire que ce serait principalement à eux de se remettre en cause…

Comme les livres se vendent de moins en moins tout seuls, de plus en plus d’éditeurs mettent des clauses de promotion dans les contrats. Sans payer ce travail, ni même s’engager, en échange, à faire un marketing de soutien. C’est donc aux auteurs et autrices de passer leurs week-ends sur les routes pour aller vendre leurs livres à coup de rencontres et de dédicaces. C’est aussi à eux d’animer les réseaux sociaux, voire d’arriver avec une communauté de lecteurs toute prête. Et, de voir même des libraires reprocher aux auteurs invités de ne pas faire assez fait la promotion en ligne des événements dans leur librairie3.

Les ventes baissent, la part de la vente directement soutenue par le travail promotionnel des auteurs eux-mêmes ne fait que croitre. Mais il est hors de question de les payer un tant soit peu pour ça4 5.

Vraiment, très chère chaîne du livre, réalises-tu la tenaille que tu es en train de resserrer autour des auteurs ? Crois-tu vraiment qu’elle puisse encore se refermer longtemps sans que les auteurs et autrices trouvent un autre débouché un peu plus rentable à leur travail ? Quitte à vendre peu en faisant le gros de la promotion eux-mêmes, ne serait-il pas plus logique pour les auteurs de s’autoéditer ? De vendre en circuit court ? Physiquement et/ou via des plateformes internet dédiées ?

Je fais partie de ceux qui croient au rôle des éditeurs (et diffuseurs) et des libraires. Pour les éditeurs, choisir, faire des paris créatifs, financer le risque, le faire dans la durée. Pour les libraires, choisir à leur tour, être force de recommandation directe auprès du public, le faire dans la durée, chacun sur son territoire avec toutes ses spécificités. C’est indispensable pour construire les œuvres fortes de demain. Mais si ce rôle est intégralement reporté sur les auteurs et autrices, qu’est-ce qui justifie encore l’existence de la chaîne du livre ?

Ne jamais oublier que ce sont les auteurs et autrices qui contrôlent la ressource. Ils sont les puits de pétrole. Pourtant, tout le reste de la chaîne du livre à l’air de considérer que, si elle doit légitimement en vivre, elle n’a pas payer à son juste prix la ressource initiale. C’est un choix qui ne peut que se retourner contre elle. Si la chaîne du livre n’offre plus aux créateurs et créatrices la possibilité de vivre de leur art, cela veut dire qu’ils n’ont plus aucune raison de ne pas reprendre le contrôle de la ressource, et de l’exploiter librement et sans intermédiaire.

C’est une question que les auteurs et autrices se posent un peu plus chaque matin. L’industrie culturelle du livre ferait bien de se la poser elle aussi avant de découvrir les réponses que les créateurs et créatrices, en particulier les plus jeunes, vont y apporter.

Notes

1Jacques Glénat, fondateur et PDG d’un des plus gros groupes d’édition de la BD, déclare au sujet de la rémunération des auteurs : « Que tout le monde n’arrive pas à en vivre, c’est un peu comme si un sculpteur ou un peintre expliquait qu’il arrêtait parce qu’il n’arrive pas à vendre ses œuvres. Oui, c’est embêtant, mais malheureusement, c’est le succès qui fait la différence. »
https://www.actualitte.com/article/bd-manga-comics/payer-les-dedicaces-je-trouve-cela-presque-contre-nature-jacques-glenat/95620

2Yves Schlirf, directeur général adjoint de Dargaud Benelux : « La bande dessinée, ce n’est pas un métier en soi. Cela devient un métier quand on vend. […] Il faudra faire autre chose, un autre métier. Ce n’est pas parce que l’on veut faire de la BD que l’on va gagner sa vie. Et ce n’est d’ailleurs la faute de personne : un auteur doit avoir de la chance, trouver un public. Mais le métier de dessinateur s’ouvre sur plusieurs autres domaines. »
https://www.actualitte.com/article/bd-manga-comics/la-bande-dessinee-devient-un-metier-quand-on-vend/95082

3On découvre dans une enquête du SLF dévoilée aux Rencontre nationale de la librairie 2019 que « pour les libraires, le premier objectif d’une animation n’est pas d’augmenter les ventes (même si cela reste évidemment intéressant). Ils souhaitent avant tout donner une image dynamique de leur librairie et profiter d’un moment de partage et de convivialité avec leurs invités. », que cela se nécessite « que l’auteur fasse aussi fonctionner son réseau. C’est un partage, on ne peut pas être seul à porter ça. » mais que pour 75% des libraires « l’idée de rémunérer l’auteur n’est pas souhaitable et impliquerait clairement une réduction du nombre d’animations qu’ils organiseraient ou un transfert vers les animations sans auteurs »
https://www.actualitte.com/PDF/animations-librairie.pdf

4Au sujet de la rémunération de la dédicace, Jacques Glénat complète : « l’auteur qui fait une conférence, cela me parait normal qu’il soit rémunéré, mais celui qui vient faire la promotion de son livre, rencontrer des gens, je ne vois pas pourquoi on le payerait, c’est déjà une opportunité. Qu’on soit payé pour signer un livre, je trouve cela presque contre nature, car l’auteur est content de partager son travail avec les gens, d’entendre des questions, des commentaires… Ce serait un rapport un peu bizarre »
https://www.actualitte.com/article/bd-manga-comics/payer-les-dedicaces-je-trouve-cela-presque-contre-nature-jacques-glenat/95620

5Enfin, pour terminer, on lira cette longue note explicative d’un organisateur de salon, assez impoliment resté anonyme, qui, s’il éclaire la question, n’a clairement pas compris que toutes ces justifications ne changeaient rien à la réalité du sort des auteurs :
https://www.actualitte.com/article/tribunes/interroger-la-remuneration-des-dedicaces-des-questions-aux-reponses/95541

L’année de la BD… pas celle de ses auteurs

L’année de la BD sans les auteurs de BD, ce serait cocasse, non ?

Je suis assez remonté, je ne vais pas vous le cacher. Avant de vous expliquer pourquoi, il est nécessaire de faire un petit rappel historique, très incomplet, mais très significatif (vous pouvez cliquer sur les dates pour en savoir plus) :

  • Juin 2014 : annonce d’une violente hausse des cotisations de notre retraite complémentaire (le RAAP). Mobilisation des auteurs de BD.
  • Octobre 2014 : débrayage et grande assemblée générale organisée à St-Malo par le Groupement des Auteurs de Bande dessinée (SNAC)
  • Octobre 2014 : annonce à l’AG de St-Malo de la création des États Généraux de la Bande Dessinée (EGBD)
  • Janvier 2015 : grande manifestation des auteurs pendant le festival d’Angoulême, organisée par le SNAC
  • Janvier 2015 : première session des EGBD pendant le même festival d’Angoulême
  • Janvier 2016 : remise de l’enquête auteurs des EGBD : 1500 réponses, et confirmation de la précarisation des auteurs : la moitié des professionnels sont sous le SMIC !
  • Septembre 2016 : premières rencontres nationales de la bande dessinée à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image : « La bande dessinée au tournant »
  • Janvier 2017 : convention de partenariat triennale entre la CIté et les EGBD. Le directeur de la cité, Pierre Lungheretti, s’empare du sujet.
  • Septembre 2017 : les auteurs de BD s’aperçoivent que la hausse de la CSG n’est pas compensée pour les artistes-auteurs ! Je rencontre Françoise Nyssen, alors ministre de la culture, à ce sujet. Promesses.
  • Janvier 2018 : la ministre confie à Pierre Lungheretti une mission de réflexion sur la politique nationale en faveur de la bande dessinée. Enfin !
  • Fin 2018 : les organisations d’auteurs découvrent que la réforme universelle des retraites pourrait tourner au cauchemar pour les auteurs au moment où une mesure “de soutien” bricolée vient enfin compenser la hausse de la CSG…
  • Janvier 2019 : remise du rapport Lungheretti. Beaucoup de propositions. Le nouveau ministre de la Culture, Franck Riester, décide d’en adopter de suite une : 2020 est déclarée année de la BD. Super, on avance !
Franck Riester, Ministre de la Culture, Pierre Lungheretti, directeur général de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême, et votre serviteur, présent en tant que vice-président de la Ligue des auteurs professionnels, coordinateur général des États Généraux de la Bande Dessinée et pilote au SNAC BD.

Résumé : l’année de la BD n’existe donc que parce que les auteurs se sont mobilisés contre la dégradation de leurs rémunérations et la hausse conjointe de leurs cotisations sociales et qu’ils ont enfin réussi à faire entendre qu’il y a un vrai danger pour l’avenir de la BD au Ministère de la Culture.

Alors comment est-il possible que le pilotage de l’année de la BD fasse comme si les auteurs et leur condition sociale et économique n’était même pas un sujet ? Malgré les recommandations très claires que les EGBD et le SNAC BD ont fait au groupe de travail ? Alors que ça devrait être au centre des préoccupations ?

Le Centre national du livre – rencontres, lectures, actualités mais aussi le Syndicat National de l’Édition pensent-il vraiment que les auteurs vont regarder en souriant le petit business de la BD s’autocongratuler sur la santé de la BD pendant un an ? Que les auteurs vont avoir à cœur de venir encore une fois faire de la promotion gratuitement ? Comme si de rien n’était ?

Franchement, moi qui suis sur le pont à défendre les auteurs jour après jour depuis toutes ces longues années, j’hallucine totalement ! Comment peut-on afficher un tel mépris pour les auteurs et leurs difficultés ? Et si ce n’est pas du mépris, qu’est-ce que c’est ? Va-t-on finalement nous dire qu’on a manqué d’attention ? Qu’on a juste, c’est ballot, oublié comment on en était arrivé à cette année de la BD ?

La part et la peur des auteurs

J’avais dessiné l’année dernière la Marianne marchant négligemment sur les auteurs pour illustrer nos États généraux du livre. Malheureusement, elle reste d’actualité, vu que l’État, après nous avoir oublié pour la hausse de la CSG (elle ne sera définitivement compensée qu’en 2020) nous fait maintenant très peur avec la réforme universelle des retraites qui pourrait être explosive pour les auteurs.

Le tome 2 des États généraux du livre portait cette année sur le partage de la valeur. En effet, beaucoup l’ignorent, mais la plupart des auteurs ne gagnent qu’une part très faible du prix de vente d’un livre, en général 8% du prix hors taxe. En Bande Dessinée, s’il y a un scénariste et un dessinateur, c’est donc 4% pour chacun… Dans l’édition jeunesse, les co-auteurs se partagent souvent seulement 5%… Qui dit moins ?

Lorsque le Conseil permanent des écrivains (CPE) qui réunit l’ensemble des organisations d’auteurs du livre m’a demandé de remettre le couvert, j’ai un peu cherché un angle. Puis, m’est revenu en tête notre première cession des États Généraux de la Bande Dessinée en 2015 où le président du RAAP, la retraite complémentaire des auteurs, avait tenté de défendre une réforme qui ne passait pas du tout. Il avait, entre autres choses, projeté un camembert de la répartition de la valeur dans la chaîne du livre, expliquant à un parterre d’auteurs et d’éditeurs comment marchait leur secteur. Suite à ça, les petits surnoms affectueux avaient fleuris, dont celui de « roi du camembert ».

Cliquer sur l’image pour voir la séquence en vidéo

Je suis donc parti sur l’idée du camembert. Ça tombe bien, moi aussi j’adore le camembert, je milite même pour sa défense comme les habitués de ce blog le savent. Plus sérieusement, le camembert, permet d’évoquer la répartition de la valeur, en particulier la faible part de l’auteur. Mais il permet d’évoquer aussi le côté petit producteur exploité de l’auteur. Pour insister sur nos difficultés actuelles, j’ai montré la part de l’auteur renversée et en train de couler :

J’ai envoyé, mais, là, retour gêné de mes amis du CPE : Ils trouvaient l’image trop déprimante, voire qu’elle donnait une impression de puanteur. Je confirme, c’était aussi le but visé : je trouve que la situation pue, et pas qu’un peu, et pas que pour les auteurs. J’avais essayé de faire une image caustique, mais même avec humour, une partie des autres organisations du livre trouvait ça déjà trop grinçant. Soit, je repartis à la recherche d’une autre idée.

Il fallait quand même bien évoquer cette part trop faible des auteurs, d’autant plus qu’on avait décidé entre temps de mettre en avant une revendication simple pour porter ces États généraux du livre : demander 10% de droit d’auteurs minimum. Histoire que les auteurs aient quand même droit à une part minimum du gâteau. Part du gâteau… part du gâteau… Mais, oui, là on n’allait pas me dire que ça puait ! La causticité restait là, avec un petit côté tout le monde est à la fête, mais celui qui en est à l’origine ne risque pas de faire d’abus de sucre…

Le CPE trouvant cela parfait, je me fis vite une raison, le principal était que le message passe, quitte à l’atténuer un peu.

Et pourtant, même un savoureux gâteau semble être une arme de destruction massive.. Le CPE avait demandé de pouvoir annoncer le tome 2 des États généraux du Livre sur le stand du Centre national du Livre (CNL) lors du salon Livre Paris.  Pour prolonger mon image, les représentantes de la SGDL et de la Charte avaient proposé qu’on partage sur le stand CNL un vrai gâteau avec le public, un gâteau qu’on aurait commandé identique à mon dessin. L’idée, à la fois gentiment revendicative mais surtout conviviale, avait séduit le CPE… mais pas le président du CNL, Vincent Monadé, qui nous l’interdit donc formellement. C’est dans ce genre de moment qu’on sait que même l’ensemble des organisations d’auteurs du livre réunies ne pèsent rien face à la crainte qu’ont certains de la réaction des éditeurs. C’est dans ce genre de moment qu’on comprend qu’il va falloir se montrer plus dur et revendicatif, car autrement la situation ne pourra que continuer à se dégrader.

Ultime rebondissement de ce feuilleton, j’ai finalement réutilisé le camembert que j’avais fait au début. C’est la Ligue des auteurs professionnels qui en a hérité pour son premier Rendez-vous.

À la Ligue, ce genre d’image ne fait peur à personne. Peut-être parce que ceux qui l’ont fondée ont décidé d’arrêter d’avoir peur et au contraire de combattre la catastrophe en cours. En effet, nous avons pleinement conscience que si les choses n’évoluent pas rapidement pour rééquilibrer la chaîne du livre en faveur des auteurs,  alors ce sont les auteurs professionnels qui vont disparaître. Cela entrainera une crise de toute la chaîne du livre. La question de la répartition de la valeur laissera alors place à celle de l’effondrement de la valeur pour tous les acteurs la chaîne du livre, éditeurs, diffuseurs, libraires… N’ayons pas peur de le dire : renforcer la part des auteurs aujourd’hui, c’est sauver le livre de demain.

Pour terminer, je précise que je ne suis pas payé pour ce travail, contrairement à toutes les revendications que nous avons sur le paiement de tout travail. Mais mon engagement social en faveur des auteurs s’est fait bénévolement jusqu’à maintenant, je ne vois pas trop pourquoi, là, ce n’aurait pas été le cas. Vous avez aussi peut-être remarqué que, sans me cacher d’avoir fait ces dessins pour le CPE ou la Ligue, je ne les ai pas signés. Il y a une seule raison à ça : j’ai cherché à faire des images les plus simples possibles, à la limite du logo, et la présence de ma signature ne ferait qu’en compliquer inutilement la lecture. Et puis, soyons clair, je n’ai pas dessiné pour exprimer mon sentiment personnel, mais pour porter un message collectif des auteurs, autrices et artistes : c’est donc tous et toutes qui signent.

Un étonnant retournement de l’Histoire

The New Yorker est un excellent magazine américain connu pour la qualité de ses auteurs et de ses illustrateurs. Le 17 juillet 1944, un peu plus d’un mois après le débarquement allié en Normandie, il publie une couverture de Rea S. Irvin transposant les événements du moment dans le style de la célèbre Tapisserie de Bayeux.

Cette illustration souligne un étonnant retournement de l’Histoire : en effet, en 1944 les armées venues d’Angleterre ont débarqué sur des plages proches de celle de Dives dont était parti, en 1066, l’armée du duc Guillaume pour conquérir cette même Angleterre. Un peu partout dans la région, ces deux pans d’Histoire se sont télescopés. Par exemple, à Caen, la population s’est abritée des terribles bombardements anglo-américains qui ont rasé une bonne partie de la ville en se réfugiant dans les abbayes romanes édifiées par Guillaume le conquérant.

Par miracle, le débarquement, les bombardements et les batailles de chars qui ont suivi ont épargné la magnifique ville de Bayeux où nous habitons aujourd’hui. C’est même une des rares cités qui n’a pas souffert de la bataille de Normandie, là où tant d’autres ont été partiellement ou totalement rasées, comme Saint-Lô ou Le Havre. Au contraire, Bayeux, située juste en face des plages du débarquement, fut la première ville libérée de France continentale. On a presque l’impression que les Parques, les divinités de la destinée, avaient décidé que la cité et la Tapisserie qu’elle accueille depuis près d’un millénaire devaient être épargnées. Comme s’il fallait s’assurer que ce trésor historique survive pour témoigner de cet étonnant retournement de l’Histoire.

L’original de l’illustration de Rea S. Irvin

Swift, un langage de programmation très convaincant

Je viens d’utiliser pour la première fois le langage de programmation Swift. J’avais besoin de coder une petite application pour afficher dans la barre de menu de mon Mac l’état du routeur dual WAN de l’atelier.

Je ne sais pas combien de langages de programmation j’ai appris et utilisés depuis le début des années 80, le Sinclair BASIC et l’assembleur du z80, mais à force c’est devenu très facile d’en apprendre un nouveau. Mais, là, avec Swift, je me suis senti chez moi en quelques minutes ! J’ai découvert une syntaxe très claire et précise à la fois. Des objets puissants et paramétrables. J’ai adoré l’interopérabilité transparente avec Objective C comme l’intégration à Xcode, proche de la perfection…

À l’arrivée, Swift est quand même dix fois plus pratique à utiliser qu’Objective C et tout aussi puissant, et il est beaucoup plus simple de générer un binaire stable. J’ai donc pu coder une application pleinement fonctionnelle en quelques heures, malgré ces multiples threads, accès réseau, logs et préférences…

 

 

Et dire qu’en plus Swift est un langage à la fois open source et multiplateformes, Mac OS, iOS puis, Linux, Android, maintenant Windows…

Bref, chapeau, Apple !

Le terinfoute

Avez-vous remarqué qu’une nouvelle unité de mesure des surfaces s’est répandue depuis quelques années ? Les journalistes ne parlent plus en hectares, mais en “terrains de football”. Déjà normalisée sur les chaines grand public, cette magnifique unité est même maintenant utilisée par les journaux de France Culture et d’ARTE…

Le système métrique est pourtant enseigné dans toutes les écoles de la République. La révolution nous avait, au sein de ce système, apporté l’are, comme « la mesure républicaine de superficie pour les terrains, égale à un carré de dix mètres de côté » et son multiple, l’hectare, égal à un carré de 100 m de côté, soit 10 000 m².

Ce beau système métrique, devenu la référence en tant que “Système international d’unités” nous avait donc débarrassé des coudées, lieues et autres sétérées qui changeaient selon l’époque ou le lieu…

Mais que vaut un “terrain de football” en mètres carrés ? Eh bien, on est de retour à l’Ancien Régime, puisque la réponse est : “ça dépend”.

Selon les règlements de la Fédération International de Football (FIFA), la longueur de la ligne de touche d’un terrain de football doit être comprise entre 90 m et 120 m, et sa largeur, la ligne de but, entre 58 m et 90 m… soit une unité de mesure qui vaut entre 5 220 et 10 800 m². Du simple au double ! Même dans le cas des matchs internationaux, les mesures vont de 100 m à 110 m pour la longueur, et de 64 m à 75 m pour la largeur… soit de 6400 à 8 250 m². La FIFA donne, finalement, une moyenne pour le terrain de football de 7 266 m²…

Dans quelques siècles, on se demandera peut-être d’où est venue cette mesure des surfaces en “terinfoute”. On se demandera aussi pourquoi, au début du deuxième millénaire, on a remplacé le système métrique par des unités de mesure aussi imprécises que ce terinfoute, mais aussi le cétrocho ou le avudné.

Pourquoi ? Parce que certains ont décidé qu’il fallait parler aux gens comme à des idiots.

 


Addendum

Sur Facebook, un commentaire est revenu plusieurs fois, à savoir que le terinfoute est plus simple, plus accessible, plus visualisable. C’est exactement ce qui me gêne : À un moment, on a présupposé que les gens ne comprenaient ou ne visualisaient plus les mesures apprises à l’école, et on a décidé de leur parler, à tous, comme à des imbéciles incapables de faire le moindre effort. Résultat, en effet, aujourd’hui, l’hectare, ou autres mesures fiables et claires, ne risquent plus d’être comprise vues qu’elles ne sont plus utilisées que par des spécialistes…

C’est avec ce genre de processus, appliqués à tous les champs, qu’on participe à l’abêtissement d’une population. Si on parle en permanence aux citoyens comme s’ils étaient idiots, et il y a de fortes chances qu’ils le deviennent.

Notre-Dame

Certains de mes plus vieux souvenirs d’enfance sont dans le square au pied de Notre-Dame de Paris. Mes grands-parents habitaient non loin de là, au début du Marais, à l’époque où ce n’était pas encore réservé aux riches… Puis j’ai fait une partie de mes études dans la lumière de sa façade sud,, rive gauche, le quartier des écoles et des librairies de Bande Dessinée. Je me souviens des heures passées sur ces quais chez un bouquiniste spécialisé en comics… C’est là, juste en face de Notre-Dame, que Valérie et moi nous sommes rencontrés comme je l’ai dessiné dans cette case d’Abymes. Depuis ce jour-là, nous ne nous sommes plus quittés. Et c’est à cet endroit merveilleux que nous avons eu la chance d’habiter plusieurs années…

Il y a tous ces moments personnels et il y a aussi la passion pour l’architecture médiévale. Je ne compte pas les heures passées à Notre-Dame, autour de Notre-Dame, en haut de Notre-Dame… J’ai accumulé les livres et les articles sur le sujet, et j’ai passé des heures à essayer de comprendre les différentes étapes qui avaient amené à l’édifice d’aujourd’hui… Ceux qui suivent mes actualités m’ont vu blanchir quand la tempête avait éventré la rosace de la façade de la cathédrale de Soisson… Vous imaginez la tête que je fais ce soir…

On verra demain ce qu’il en est. Mais, ce soir, je suis bien content d’habiter loin du quartier, loin de Paris, à Bayeux, au pied d’une autre cathédrale, intacte elle. Ce soir, sa plus triste cloche a longuement sonné le glas pour sa sœur en flamme.

Un métier génial ?

C’est quoi ces auteurs et ces artistes qui se plaignent encore ? Tout le monde a des augmentations de charges, non ?!

C’est sûr, mais pas de cette ampleur… Car si la réforme de la retraite universelle passe sans ménagement, un auteur gagnant l’équivalent d’une fois et demi le SMIC brut aura vu ses cotisations obligatoires passer de 16,6% à plus de 36% entre 2004 et 2025… des cotisations multipliées par plus de deux ! 20% de baisse de pouvoir d’achat rien que par la hausse des cotisations sociales !

Lorsque, auteurs et artistes, nous osons nous plaindre, beaucoup pensent que nous avons déjà la chance de faire un métier génial. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que si nous ne demandons pas à être riches, nous demandons juste à pouvoir gagner assez pour pouvoir continuer à faire ce métier génial, justement.

Je pense que beaucoup ne réalisent pas que ce “gagner assez pour pouvoir continuer à faire ce métier”, c’est gagner le plus souvent bien moins que le SMIC, et trop souvent vivre sous le seuil de pauvreté. Quand un auteur pense “bien gagner sa vie”, wow, l’extase, c’est qu’il arrive enfin à gagner l’équivalent d’un SMIC… Bref, il faut bien comprendre que les quelques auteurs à succès sont les sequoias qui cachent une forêt de brindilles fragiles.

Aujourd’hui, entre crise et hausses de cotisations sociales, de plus en plus d’auteurs passent, année après année, sous le minimum vital de revenus… et doivent donc arrêter de faire ce métier. Alors justifier de ne pas se soucier des auteurs parce qu’ils font un métier génial, c’est juste faire qu’ils ne feront plus ce métier du tout.

Vous êtes prévenus.

 


Si vous voulez aider les auteurs et artistes, nous vous proposons d’écrire à vos parlementaires. C’est très simple ça prendra 5 minutes de votre vie, tout est expliqué ici :