Album ou livre ? BD ou roman graphique ?

 

Un môssieur, tout fier d’avoir écrit un roman, a tenté de défendre sur le mur Facebook d’un ami que les bandes dessinées étaient des “albums” et pas du tout des “livres”. On a beau lui avoir opposé arguments et figures d’autorité, rien n’y a fait. Les BD portent un ISBN (International Serial Book Number) comme tout livre vendu en librairie ? Le Centre National du Livre soutient les BD, parce que ce sont des livres comme les autres ? Non, non, non, il n’en démordait pas, les BD ne peuvent pas être des livres. Heureusement que le ridicule ne tue pas, les réseaux sociaux ressembleraient au Père Lachaise.

Plus intéressant est de voir les confusions de vocabulaire apparues à cette occasion. À commencer par ce mot d’album.

L’album, c’est ce qui permet de rassembler, de collectionner, de compiler des petites choses, des morceaux choisis. Album de timbres, album musical 33 tours etc. (Éthymologie : http://www.cnrtl.fr/etymologie/album/substantif)

Dans le cas de l’album de BD, le terme s’est imposé parce que c’était un livre qui rassemblait les pages ou les épisodes parus initialement dans un journal. Ce terme est donc intimement lié à la prépublication en presse.

C’est les auteurs et éditeurs “indépendants” des années 90 qui ont popularisé le remplacement du terme “album” par celui de “livre”. La quête d’une reconnaissance culturelle pour la Bande Dessinée en était le moteur, mais les plus cultivés d’entre eux avaient bien conscience d’avoir rompu avec la presse jeunesse, et affirmaient donc à juste titre ne plus faire d’album de BD. Le mot livre l’a finalement très largement emporté dans la profession et la crispation s’est déplacée dans l’opposition des formats “48CC” (48 pages cartonné couleur, l’ex “album”) et “roman graphique” (l’ex “livre”).

On a assisté aux mêmes crispations sur le terme “BD” (et son cousin dégénéré “bédé”) qui après avoir remplacé “bandes dessinées” (qui lui même avait remplacé “illustrés”), est devenu ringard pour les indés. BD renvoyait à une production considérée comme trop commerciale et/ou populaire. Des néologismes comme “narration graphique” ont finalement cédé la place à un retour à “Bande Dessinée”, mais au singulier et avec les majuscules d’un Art majeur.

Il y a eu aussi un amusant turn-over de vocabulaire pour désigner la bande dessinée qui se veut non-commerciale. De “alternative”, “fanzine”, “graphzine” dans les années 80, elle est devenue “indépendante” voire “indé” dans les années 90, puis le néologisme journalistique “nouvelle BD” a un temps remplacé le tout dans les années 2000, avant que l’expression “roman graphique” ne finisse par l’emporter. Ce “roman graphique” est devenu un mot valise désignant à la fois un format, le livre épais, un genre, mais tellement ouvert que nul ne saurait le définir, bref tout ce qui n’est pas supposé “commercial” où “mainstream”… même si certains romans graphiques sont depuis longtemps des best-sellers.

Aujourd’hui, “BD”, “bédé” et même “Bande Dessinée” semblent toujours imprononçables sans mépris par beaucoup trop de commentateurs. En général, ce sont les mêmes qui auront un usage aussi flou que ridicule du mot “roman graphique”. On retrouve là l’opposition snobarde du môssieur cité en début de texte, qui refusait à la Bande Dessinée le mot de “livre”, elle n’était que des “albums”.

J’avoue être passé par ces revendications et cette quête de reconnaissance culturelle. J’ai cherché dans les années 90, avec d’autres, le terme idéal. J’avais proposé “illustration séquentielle”. Illustration, car chaque “case” est en effet une image illustrant un sens, y compris par sa part textuelle. Séquentielle parce que c’est l’enchaînement de ces Illustrations qui fait la Bande Dessinée. Bon, “illustration séquentielle” est encore plus long que “bande dessinée” et se battre pour ne remplacer à la fin “BD” que par “I.S.” n’était pas des plus motivants.

Aujourd’hui, je parle de “livres” pour mes albums, je mets des majuscules à Bande Dessinée dès que c’est de notre 9e Art que je parle. Mais, ces derniers temps, j’ai une vraie envie de redire “BD”, d’assumer les origines crottées, populaires et grand public de la narration graphique. Nous avons obtenu une partie de la reconnaissance culturelle que nous réclamions pour la Bande Dessinée dans les années 90, mais à l’arrivée, cela se paye d’une gentrification, d’un embourgeoisement de notre public, alors que les auteurs, eux, s’ils sont de plus en plus formés et cultivés, s’appauvrissent. C’est un vaste sujet sur lequel il faudra que je revienne plus sérieusement.

 

 


Notes

Illustration : La Librairie Payot à Genève – Photo originale d’ActuaLitté.

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