Pourquoi je me mets en retrait de l’action syndicale

Ce texte n’est vraiment pas facile à écrire. Mais, aujourd’hui, je n’ai d’autre choix que de me mettre en retrait de l’action syndicale.

Comme beaucoup d’entre vous le savent, je suis depuis de nombreuses années très impliqué dans la défense collective des auteurs et autrices. C’est un long parcours, et une part importante de ma vie. J’ai été syndicaliste étudiant dès les années 90 aux Arts décos de Paris, puis j’ai participé à la création en 2000 de l’association des auteurs de BD, en 2007 du syndicat SNAC BD, en 2014 des États généraux de la Bande Dessinée et enfin en 2018 de la Ligue des auteurs professionnels. Chacune de ces organisations répondait aux nécessités du moment. Chacune m’a pris plus de temps que la précédente.

Ces dernières années, j’ai plus été syndicaliste qu’auteur de BD. Cela a mis en péril mon travail, cela a provoqué un report continu de la publication de nouveaux tomes d’Universal War comme de mes autres projets. Déjà parce que j’ai fini par passer un vrai plein temps sur les activités syndicales comme sur celles de lobbyiste en faveur des artistes-auteurs de la BD et aujourd’hui de l’ensemble du livre. Mais aussi parce que vivre avec tous les témoignages et les problèmes des créateurs et créatrices est quelque chose d’extrêmement difficile à supporter si on a un minimum d’empathie.

Ne plus écrire et dessiner est un enfer pour moi. Je n’ai pas choisi ce métier pour passer mon temps à lire les projets de loi de finance de la Sécurité Sociale ou à écrire des synthèses en langage administratif. Je n’ai pas choisi ce métier pour que mon mur Facebook ne soit quasiment plus qu’un fil d’information syndical.

Ne pas publier de livre a évidemment eu des conséquences réelles sur mes revenus : je gagne aujourd’hui deux fois moins qu’il y a quelques années. Sans Universal War qui se vend toujours bien et la « rente » du projet de film, il m’aurait été impossible de continuer ainsi. Je précise que je n’ai jamais touché la moindre indemnité et que j’ai juste accepté le remboursement de mes billets de trains pour aller en réunion.

M’exposer sur le terrain syndical a eu aussi des conséquences fortes sur mon moral. Déjà, ce n’est pas simple de porter au quotidien le malheur des collègues, comme je le disais plus haut. Mais s’y ajoutent les nombreuses discussions tendues qu’on a en permanence, ainsi que les mails et les coups de téléphones très agressifs de tous ceux qui semblent penser que rien ne doit changer dans la chaîne du livre.

Tout cela est épuisant. Toute cela se traduit en fatigue, en nervosité, et en problèmes de santé divers. Tout cela doit pourtant être caché en public. Il faut, chaque jour, faire semblant que tout va bien, qu’on avance, qu’on va gagner. Il faut chaque jour reprendre la pédagogie avec tout le monde, avec la même patience et avec la même conviction.

Il aurait sans doute fallu que j’arrête il y a plus d’un an, vu les signaux d’alerte que me donnait mon corps. Rien de très grave, mais l’estomac, les dents, les douleurs, tout m’alertait sur mon épuisement. Cela fait donc plus d’un an que je continue de foncer alors que je suis en « burn out ». Pourquoi ai-je malgré tout continué ? Hélas, nous sommes très peu aujourd’hui à maitriser, ou au moins comprendre, l‘ensemble des dossiers qui concernent les auteurs : droit d’auteur, social, fiscalité, sociologie de la création, connaissance de terrain des auteurs, connaissance interne de l’édition, de la librairie, des institutions… sans parler de la nécessité d’avoir un vaste réseau de relations parmi les auteurs, mais aussi les politiques, les organisations diverses, les maisons d’éditions… M’arrêter en plein milieu du chemin, c’était risquer de gâcher tout cela. C’était d’autant plus impossible vu le peu que nous sommes à pouvoir gérer tous ces dossiers. C’était donc inenvisageable et je ne l’ai même pas envisagé. La solution aurait pu être de confier une partie du travail à d’autres, même s’il n’est pas simple de trouver des remplaçants. Mais, hélas, j’ai appris depuis longtemps, que quand on laisse un bras dans les rouages, on finit toujours par se refaire happer entièrement.

Aujourd’hui, j’ai donc pris la décision de stopper quasiment tous mes engagements. Principalement parce que je ne suis plus en état de continuer. Mais aussi, je ne vais pas vous le cacher, à cause du comportement de quelques rares auteurs et autrices. En effet, certains ont l’air de considérer que leurs représentants sont des sacs de sables qu’ils peuvent boxer sans qu’ils ne cèdent jamais. Ajoutez-y quelques couteaux dans le dos de la part de confrères et consœurs que je pensais être des amis, et vous avez les gouttes d’eau qui ont fait déborder un vase déjà bien trop rempli. Je ne dis surtout pas ça pour que les auteurs cherchent des coupables dans leurs rangs. C’est plutôt un avertissement à tous : par pitié, épargnez vos représentants. Hélas, oui, nous ne sommes pas parfaits. Hélas, oui, nous faisons parfois des choix que vous ne comprenez pas ou que nous n’avons pas le temps d’expliquer assez. Hélas, oui, nous faisons aussi inévitablement des erreurs, malgré notre attention permanente à respecter les attentes de tous les auteurs et autrices. Mais n’oubliez jamais que nous sommes très peu, et que si nous affichons force et conviction en public pour défendre nos causes, nous ne sommes pas des colosses indestructibles, bien au contraire.

Je peux stopper aujourd’hui mon investissement sans culpabiliser totalement pour une raison : nous sommes arrivés à la fin d’un cycle, et au début d’un nouveau. Le rapport Bruno Racine est la conclusion du cycle de réflexion sur la situation des auteurs ouvert avec les États généraux de la Bande Dessinée en 2014. Ce rapport vient enfin acter la RÉALITÉ des auteurs et autrices. C’est un changement de paradigme complet : ce n’est enfin plus à nous de prouver nos problèmes. Au bout de toutes ces années, via différentes organisations, et finalement grâce à l’engagement de la Ligue des auteurs professionnels, nous avons obtenu une énorme victoire pour les auteurs et autrices. Mais le combat n’est pas fini, bien au contraire. Nous entrons dans un nouveau cycle, où tous ceux qui profitent de la situation actuelle vont s’opposer à tout changement. Le combat prend quelque part une toute autre dimension. Et il va falloir de nouveaux combattants pour le mener.

Je quitte donc aujourd’hui la présidence de Ligue des auteurs professionnels. J’ai tout de même accepté de rester au conseil d’administration, en tant que conseiller. Histoire que toutes les connaissances et l’expérience acquises toutes ces années ne soient pas perdues. Je reste en particulier pour accompagner la réflexion de Samantha Bailly, qui a accepté de reprendre la présidence de la Ligue. Vous le savez, c’est une jeune femme extraordinaire, qui depuis des années, à la Charte puis à la Ligue, a déplacé des montagnes pour nous. Au-delà de sa remarquable expertise sur tous les dossiers, elle fait preuve d’une solidité à toute épreuve pour défendre nos intérêts collectifs. Auteurs, autrices, je vous la confie : soutenez-la, épargnez-la, protégez-la, car elle est notre meilleur atout aujourd’hui.

Enfin, et surtout, ne déduisez pas de mon retrait qu’il ne faut pas vous engager, bien au contraire ! C’est le moment ou jamais de venir non seulement me remplacer, mais d’aller renforcer vos organisations. La Ligue des auteurs professionnels est votre force de frappe dans la lutte globale des auteurs et autrices. En apprenant mon retrait, certains risquent d’avoir envie de sabrer le champagne, j’espère que vous allez leur donner tort en vous engageant nombreux. Adhérez à la Ligue si ce n’est déjà fait ! Devenez bénévoles ! Aujourd’hui, nous avons le rapport Bruno Racine sur lequel nous appuyer, il va falloir le défendre bec et ongle et l’emmener le plus loin possible. Les deux prochaines années de cette législature sont donc un moment clef de notre histoire. Je compte sur vous pour ne pas le manquer.

Assemblée générale des auteurs et autrices de BD lors du dernier festival d’Angoulême. Samantha et moi y avons expliqué les enjeux du rapport Bruno Racine.